Silence et mélancholie
Qu’est-ce que nous touche dans les arts ?
Il y a cent ans est né le philosophe Jean-François Lyotard. Raison suffisante pour le sortir du silence immérité dans lequel le flux du temps l’a enseveli. Surtout connu comme le ‘père’ du postmodernisme – un titre qu’il avait essayé de refuser sans succès -, et ceci grâce à l’opuscule de circonstance la condition postmoderne (1978), l’essentiel de l’œuvre de Lyotard se trouve sans doute dans ses réflexions sur l’esthétique, ou plutôt, comme le disent les philosophes, sur l’aisthèsis : la faculté humaine de se sentir liée au monde par ses perceptions et ses sensibilités. Au fond de sa recherche, Lyotard se pose la question de savoir ce qui nous fait penser, inventer ou créer. Quelle est cette source profonde dont émergent la culture, la langue, la société, bref tout ce qu’on pourrait résumer comme le savoir-vivre humain ? Dans sa première œuvre Discours, figure jusqu’aux derniers articles sur l’expérience de l’art, Lyotard a essayé de penser le silence comme source et ressource de l’art et de la vie humaine. Deux de ses titres attirent notre attention plus spécifiquement : ‘Plusieurs silences’ dans Des dispositifs pulsionnels (1973) et ‘Musique mutique’, dans Moralités postmodernes (1993). Dans le dernier texte, il analyse comment on a beau vouloir dresser le tableau de l’histoire de la musique, en distinguant différents genres et époques, mais que ces styles et techniques ne sont, au bout de compte, que des expressions et des traductions diverses de « la matière sonore », matière insaisissable, événement et geste plutôt chose ou présence. La musique, n’exprime-t-elle pas cette plainte sur la vie qui nous échappe et qui, justement en nous échappant, nous fait vivre ? La musique n’exprime-t-elle pas non plus le bonheur de pouvoir mettre en forme ce qui n’a pas de forme, qui nous devance et qui nous dépasse – la matière sonore ? La musique est l’effort, par définition échoué, d’exprimer cette « matière originairement inaudible » qui nous incite à trouver des sons et des intonations, à « composer » et donc à mettre ensemble ces sons dans la langue de la mélodie et du rythme. Une fois trouvée la forme musicale, le fond silencieux d’où la musique émane, s’évade, comme en été un nuage solitaire sous les rayons solaires. Car la source dans laquelle la musique puise son énergie, celle que les musiciens visitent pour s’y inspirer, reste par définition muette ou plutôt mutique. Dans les œuvres, elle est présente sans être discernable. Elle murmure comme une sonorité vague sans son ou fréquence audible. Et tout de même, c’est elle, cette matière sonore mais inaudible, qui fait la musique. Et musicien est celui qui sait s’ouvrir à cette source silencieuse pour qu’elle devienne ressource.