Inquiétudes, indignations et engagements partagés – 1
Attention aux bégaiements de l’histoire !
» Parce que la démocratie n’est jamais acquise, et que le vivre ensemble mérite qu’on en parle, qu’on le raconte, qu’on le transmette.
Le vivre ensemble, pour moi, n’est pas une idée abstraite : il est né de mon histoire familiale et de mes souvenirs d’enfant. Mon père, originaire de Saxe, vivait en France. Et régulièrement, nous retournions en RDA pour voir mes grands-parents. C’était un voyage chargé d’émotions, de retrouvailles, mais aussi de scènes qui, enfant, m’ont marquée à jamais. Je me revois à cinq ans, assise à l’arrière de la voiture, le nez collé à la vitre. À la frontière, les Vopos apparaissaient, droits comme des statues, le visage fermé, les gestes mécaniques. À leurs côtés, les chiens loups, immenses, assis sur leurs pattes arrière. Ils étaient aussi grands que moi. De véritables fauves. Je me souviens de leurs muscles tendus, de leur souffle puissant, de leurs yeux qui semblaient tout scruter. Je n’avais que cinq ans, et devant ces silhouettes immenses, je me sentais minuscule. Je ne comprenais pas encore ce que je voyais. Je sentais seulement que ce n’était pas un endroit où l’on riait, ni un endroit où l’on parlait. Instinctivement, ma sœur et moi nous taisions. Et puis il y avait ces histoires, chuchotées entre adultes. Des gens qui, du jour au lendemain, disparaissaient. On disait qu’ils étaient « passés à l’Ouest ». Mais ce n’était pas vrai. Ils avaient juste disparu. Eux… et leurs biens. Comme si leur vie avait été effacée d’un trait. Pour un enfant, ces mots sont des ombres. Ils apprennent très tôt que certains mondes peuvent avaler des gens sans laisser de trace. Des années plus tard, à la chute du mur, j’ai vu les rues s’illuminer, les visages s’ouvrir, les larmes couler. J’ai vu des familles se retrouver… mais pas toutes. J’ai vu un peuple respirer enfin. Ce moment m’a marquée à jamais. Il m’a appris que la liberté peut renaître, que les murs peuvent tomber, que les peuples peuvent se retrouver. Mais il m’a aussi appris que rien n’est jamais acquis.

Je me souviens d’un détail très concret : les caméras de surveillance que l’on démontait. On les retirait une à une, comme on enlève un poids invisible. Pour moi, c’était un symbole immense : on n’avait plus besoin d’observer les gens. La confiance revenait.
Et aujourd’hui, quand je vois ces caméras réapparaître partout — pour de multiples raisons, il paraît que le monde change… — je ressens un pincement au cœur. Parce que je sais, pour l’avoir vécu, qu’il existe une limite fragile entre la sécurité qui protège et la surveillance qui enferme. Et que cette limite, il ne faut pas la perdre de vue.
Mes inquiétudes d’aujourd’hui sont profondes. Quand j’entends des discours de haine ressurgir, quand je sens la méfiance s’installer entre les gens, quand je vois des murs se reconstruire, je repense à ces chiens loups plus grands que moi, à ces disparitions dont on parlait à voix basse et à toutes les autres choses… Alors même si rien ne se répète jamais exactement de la même manière : attention aux bégaiements de l’histoire.
Mes inquiétudes deviennent indignations. Je m’indigne quand la dignité humaine est piétinée, quand on humilie, quand on exclut. Je m’indigne parce que je sais ce que coûte le silence. Je m’indigne parce que j’ai vu un mur tomber, et je refuse d’en voir d’autres se relever. Et c’est pour cela que je m’engage.
Je m’engage à défendre la liberté, à écouter, à comprendre, à tendre la main. Je m’engage à croire et à dire que le vivre ensemble est possible, même quand tout semble nous pousser à nous diviser. Je m’engage parce que je sais que les murs, même les plus solides, peuvent tomber. La démocratie se nourrit de nos voix, de nos récits, de nos mémoires. Le vivre ensemble n’est pas un héritage, mais une responsabilité. Rappelons nous ce qui nous relie. Parce que je crois que, lorsque nous nous accueillons vraiment, quelque chose s’ouvre — une clarté, un passage — et que cette manière d’habiter le monde ensemble peut faire naître des chemins là où l’on se heurte aux murs. »
Véronique RÖSSLER-RANVIER 11 mai 2026

Un grand merci Véronique pour ce partage!
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