Démocratie et silence

Réflexions après les échanges du Grand Pique-Nique du Vivre Ensemble du lundi 25 mai au Climont

Frédérique Neau-Dufour, historienne et autrice

Ce n’est pas anodin de nous retrouver ici sur une montagne, au Climont, pour parler de la démocratie. La montagne nous place au-dessus des rumeurs, au-dessus de la mêlée. Elle est aussi, comme notre monde, un lieu de la dualité. Elle fait peur – « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie », disait Pascal – autant qu’elle est aussi un lieu de l’émerveillement, comme l’ont éprouvé ceux qui ont participé aux randonnées ce matin.

Ce double visage de la montagne nous montre que chaque réalité est composite et exige d’être longtemps décortiquée. Le silence, lui-même, porte une forte polysémie. Il est lié à l’humain dans son intimité (le silence d’une chambre, le silence du sommeil), dans sa souffrance (le silence exigé aux abords d’un hôpital), mais aussi dans sa foi. Les Chartreux, ainsi, ont fait vœu de silence. Et une cathédrale, écrit Max Picard, est « un silence incrusté dans la pierre ».  Rien n’est plus humain que le silence, point zéro où commence le langage.

Aujourd’hui, en croisant l’un avec l’autre le silence et la démocratie, nous avons fait une expérience féconde. Le silence, avons-nous découvert, est ce qui permet d’écouter. Ainsi, pour résonner, le tambour tibétain a besoin après chaque coup d’un espace de silence. La démocratie, système où la parole est engageante, a elle aussi besoin de silence, d’introspection, d’écoute pour prospérer. Le fermier Nicolas nous a parlé du calme et de la patience des Mennonites. Combien ces vertus sont difficiles à développer dans un monde cacophonique, où le brouhaha est incessant !  Les réseaux sociaux donnent l’illusion de démocratiser la parole publique, en laissant chacun s’exprimer en étant l’expert de sa propre cause (chacun fut virologue pendant l’épidémie de Covid). Mais ils ne créent en aucun cas un espace public où débattre. Chacun parle, personne n’écoute.

Les ateliers qui se sont déroulés tout au long de cette journée ont permis, au contraire, de créer un lieu d’échange, où chacun a pu devenir le réceptacle de la parole de l’autre. Sans commenter, sans juger.

Une des leçons de cette journée est que la démocratie est toujours un processus en mouvement et qu’elle exige une éducation. Au XIXe siècle, le silence était enseigné aux élèves, rappelle l’historien Alain Corbin qui a consacré un livre au silence. A table, en classe, en présence des adultes, les enfants devaient aussi se taire. Ce silence contraint n’est pas celui qui permet de grandir en conscience. L’éducation démocratique, dont il a été question dans deux ateliers, consiste au contraire à redonner à l’enfant voix au chapitre dans la construction de son éducation.

Beaucoup de participants ont souligné, lors des discussions, que les grandes théories en matière de démocratie sont connues, dites et redites. Elles sont moins nécessaires que les actes, y compris les petits actes, quand ils participent à faire évoluer la réalité.

La démocratie, enfin, ne peut jamais être une certitude, à moins de se perdre elle-même. Elle hésite et fait erreur, chemine en hésitant. Emmanuel Kant, cela a été dit, présentait l’homme comme un bois tordu. L’imperfection est une composante de la démocratie, et se compense avec l’empathie.

Cependant, face à cette humilité qui est le propre aux vrais démocrates, une vraie question se pose : que faire face aux adversaires de la démocratie, face aux idées illibérales, face  aux régimes autoritaires ? Que peuvent le calme et la patience face aux idées extrêmes ? Que peuvent les sciences humaines face à ceux qui nient la complexité du monde au profit d’une approche binaire (peuple/élite, français/étrangers) ? Doit-on systématiquement tendre l’autre joue quand nous prenons une gifle ?

Plusieurs réponses ont été apportées aujourd’hui. La première consiste à agir à l’échelle locale, comme cette agricultrice qui élève ses bêtes dans la vallée, qui les connaît et les aime, et qui fait acte citoyen en participant au dynamisme économique et démographique de la vallée. Une seconde piste, avancée par Pierre, est de considérer la communauté locale comme un lieu d’innovation et de discernement.

Ensemble, tout au long de cette journée, nous avons fait l’expérience de cette disponibilité d’esprit qui nait du silence et de l’écoute. Un espace s’est créé, porté par les chants et par la lumière qui baigne la montagne, un espace terrestre qui s’ouvre vers le ciel, un espace inspiré.

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